Circus
La longue route du peloton

Edward en a plein les pédales. Il fait chaud et ça fait si longtemps qu'il avance ainsi, à la force de ses mollets. Il est au cœur du peloton, il le déteste et pourtant il n'en sortira en aucun cas.
Le peloton est comme une matrice chaude qui l'entoure, pleine d'odeurs, de frottements et de grognements des autres coureurs. L'énergie de cette matrice est fabuleuse. Il n'a toujours pas compris d'où elle vient. Il est impossible que cela soit naturel. Une simple addition des énergies des coureurs ne saurait dégager autant de puissance.
Le peloton est une force qui les entraîne tous, qui l'entraîne lui aussi. Les places changent lentement dans le peloton. Il n'a pas toujours les mêmes voisins. Chacun semble suivre une trajectoire sans jamais heurter les autres. Il se demande qu'est-ce qu'il se passerait s'il arrivait au bord du peloton, devant ou derrière, à tribord ou à bâbord. Mais rien que d'y penser il frissonne. Il reste toujours au milieu ou pas très loin.
Le peloton avance, sur les longues routes plates de ce pays inconnu.
Il ne se souvient plus de la date du départ. C'est flou, loin dans le passé. Il à du mal à penser lorsque ses pieds tournent. C'est comme si ses neurones étaient fascinés par cette rotation et n'arrivaient pas à s'envoyer des signaux. Il a l'impression d'être une sorte de derviche tourneur sans Dieu, tournant indéfiniment sans atteindre l'illumination, la sérénité ou le simple vide qui est l'essence même de la roue. Toutes les religions ont fondu en lui depuis si longtemps. Le peloton est devenu le corps et l'âme de sa vie. Ses mollets et ses pédales ne font qu'un. Ses pieds ne sont que des racines reliant les deux, des synapses de muscles, des interfaces internes.
Edward se demande s'il n'est pas en train de faire tourner une gigantesque dynamo qui alimenterait des systèmes incompréhensibles. Peut-être que lui et ses collègues coureurs ne sont que des pièces d'une gigantesque machine ? Il ne sait pas. Il ne sait qu'une chose avec certitude : Il ne doit pas sortir du peloton. Sous aucun prétexte. Sa vie est en jeu, et bien plus encore.
Il est dépositaire d'un secret terrible que nul ne doit connaître.
Lorsqu'il a commencé à se cacher dans le peloton, il s'agissait juste de fuir la chasse à l'homme qui lui était réservée. Le peloton passait, il a pris un vélo sur le bord de la route et il s'est fondu dedans. Le peloton l'a accueilli en son sein comme s'il en avait toujours fait partie. Il n'avait jamais été un grand sportif avant cette chasse. Mais nécessité fait loi.
Il avait cru pouvoir s'échapper après quelques kilomètres, une fois sa piste perdue. Il se souvient juste du moment où ses pieds ont disparu, fusionnés avec les pédales de son vélo. Ensuite tout a été facile.
Le soir tombe, le peloton ralentit un peu et les vélos commencent à luire d'une phosphorescence multicolore. Chacun y va de sa couleur, sans qu'il puisse reconnaître les coureurs. Il suppose que chaque soir les coureurs s'habillent toujours des mêmes couleurs, mais il ne peut en être certain.
Lui est toujours en orange. Un orange clair comme l'intérieur d'une mandarine. Un très bel orangé dont il est très fier. Il n'en a jamais vu d'autre dans le peloton alors qu'il a déjà remarqué plusieurs coureurs bleus, et verts. Il prend la gourde dans son dos et boit/mange. Ce soir, c'est du poulet à la fraise, avec un peu de menthe. Un de ses favoris avec la pizza liquide et sa sauce aux oranges. Il déguste tout le contenu, goûte son ivresse passagère et range sa gourde à sa place. Demain matin, elle sera pleine pour le petit déjeuner. Comme toujours. Il le sait. Un jour, il a essayé de ne pas quitter des yeux le coureur devant lui pour voir comment sa gourde se remplissait. Il en a eu presque mal aux yeux mais il n'a rien vu, rien entendu, rien ressenti. Aucune choc électrique ou magique. La gourde était de nouveau pleine.
Tout fonctionne dans le peloton comme si le temps ne s'écoulait pas de la même façon pour les coureurs, leurs fonctions vitales, le monde extérieur... Mais reste-t-il encore un monde extérieur ? Sa barbe ne pousse pas, ni ses cheveux. Il n'a pas besoin d'aller à la selle (c'est drôle, ça, se dit-il). Il dort certainement mais se réveille toujours en sursaut en train de pédaler. Le peloton est devenu son monde.
Ce soir, le coucher de soleil est très beau, et soudain le ciel s'illumine de la couleur exacte de son maillot. C'est la première fois. Il regarde son vélo et son maillot se fondre dans ce merveilleux ciel de nuages. Il ressent des picotements et il se souvient.
Il se souvient du secret qu'il ne doit pas dévoiler. Il comprend pourquoi le monde entier le pourchasse et pourquoi le peloton est le seul endroit sûr pour le protéger, lui et son secret.
Edward regarde ses mains, agrippées au guidon. Maintenant on dirait qu'il a des mains d'or, et même des bras d'or. Son vélo brille aussi. Il a changé de couleur. Les arbres à côté de la route ont des feuilles de la même couleur. C'est peut-être la saison ? Pourtant il est parti un jour de printemps, croit-il. Les arbres ? Les arbres ? C'est impossible ! Depuis qu'il est dans le peloton, il n'a rien vu du paysage. Juste le ciel avec les silhouettes des autres coureurs tout autour de lui.
Il réalise qu'il est seul. Le peloton est parti. Sans lui. Edward a soudain mal aux pieds, aux cuisses, aux bras, aux fesses. Il freine. Il s'arrête. Il tombe dans l'herbe. La nuit est tombée maintenant.
Il est seul, étendu dans l'herbe chaude. Il voit les deux roues de son vélo à côté de lui. Il ne comprend pas. Il ne peut pas bouger. Il n'a pas pas peur pourtant. Il attend, serein. Y aura-t-il une voiture-balai ? Et qu'y aura-t-il dedans ?
Edward s'endort. La voiture-balai, s'il y en a une, passe sans le voir. La nuit et ses fantômes aussi. Le secret d'Edward est bien protégé. Edward rêve qu'il va retrouver le peloton. Mais le peloton a continué et s'est refermé. Edward se sent rapetisser. Il sourit.
Le lendemain matin est beau. Lorsque le petit garçon qui se promène le long de la route trouve le vélo, il le regarde avec émerveillement. Un vélo rouge, exactement à sa taille ? C'est un rêve éveillé ! Le petit Edouard l'enfourche, enlève la petite fourmi dorée qui dormait sur la selle, la repose sur l'herbe.
Il démarre, à petite vitesse, dans la beauté d'un matin d'automne. Edouard est heureux à cause du vélo. Peut-être d'autre chose aussi. Il ne sait pas exactement quoi, mais il a le temps de savoir. Il n'y a pas de secret si important qui puisse empêcher un petit garçon de respirer à pleins poumons.
Edouard a bien le temps.
----------------