Aula
La rue du fuchsia (anciennement rue du virage)











Il était une artiste.

Certains disaient qu'elle était la personne la plus sympathique de tout le quartier. Chacun pensait à elle comme à un ange, à son sourire comme à une épée de lumière. Les mères fatiguées lui laissaient parfois leurs jeunes enfants à garder, sans jamais douter de sa confiance.

Lorsqu'elle s'était installée en ville, on la prenait pour une originale. Elle s'installait dans des lieux tous plus surprenants les uns que les autres, illustrant avec passion des cadres incongrus : des angles de rues, des buissons, des fenêtres donnant sur des ruelles vides. Quand sa toile était terminée, elle s'approchait des propriétaires de ces mêmes buissons ou fenêtres : "Tenez, j'ai dessiné ça pour vous". Et les habitants, un à un, étaient étonnés de ses toiles. Comme par magie, des cadres pourtant ternes et ennuyants devenaient soudain plein de vie et de détails fascinants. Son regard traduisait le réel comme un rêve.

Au moment où le soleil fuyait ses toiles, elle rangeait ses pinceaux et ses peintures, et étrangement elle se mettait à jouer de la flûte. De l'ocarina plus exactement. Comme le son du coq aux lueurs du soir ou celui des cloches sonnant la fin de la journée, son ocarina berçait le voisinage de sa mélopée envoûtante, et tous les travailleurs qui rentraient au foyer ouvraient leurs portes, heureux et soulagés.

Un jour, elle se prit de passion pour un buisson du quartier qui venait d'éclore en fleurs. Il était magnifique, ainsi elle ne put s'empêcher de le peindre. Une toile, puis deux, puis cinq, même bientôt des dizaines ; mais jamais elle ne put capturer exactement l'aura merveilleuse de ce beau fuchsia si profond, si passionnel. Si bien qu'au bout de quelques semaines les fleurs avaient fâné.

Alors elle l'entretenut. Tous les matins, elle y menait sa ronde. Elle lui parlait. Elle lui jouait de son ocarina, comme elle aurait pu passer du temps avec un ami. Le buisson, pourtant jeune, grandissait à vue d'oeil. Il devint immense, comme un monument au milieu du quartier. Les gens dansaient autour, percevant en lui le même amour et la même sympathie que leur évoquait la jeune artiste.

Alors, quand revint le printemps et qu'il commença à bourgeonner, les habitants attendaient le moment fatidique avec impatience.

Un beau jour enfin, les fleurs finirent par éclore, mais ce jour-là personne ne vit l'artiste. Elle qui pourtant venait quotidiennement voir le buisson n'était pas au rendez-vous.

Plus personne ne la revit jamais. Mais le fuchsia, lui, était devenu extraordinairement beau, plus beau que n'importe quelle autre plante de la ville ; et curieusement, le fuchsia ne fâna plus jamais. Et on raconte que parfois, à la tombée de la nuit, on peut entendre le son d'un flûte envoûtante s'échapper des fleurs de cet étrange buisson.

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